Qui était donc Séraphin?

par Marc-Gabriel Vallières
Article publié dans L'Éveil, 22 mars 2003.

Pouvions-nous croire que la généalogie serait un jour utile à la littérature? La publicité récente faite autour du Séraphin Poudrier des Belles histoires des Pays-d'en-haut nous fournit une telle occasion!

Dans une entrevue à l'émission télévisée Le Sel de la semaine dans les années 60, Claude-Henri Grignon [celui de Sainte-Adèle, pas celui de Saint-Eustache!] avait déclaré à Fernand Séguin qu'il avait pris trois habitants différents du Sainte-Adèle de son enfance comme modèles pour le Séraphin d'Un homme et son péché.

Lors de la sortie récente du nouveau film basé sur l'histoire de cet avare [film de Charles Binamé, sorti en 2002], madame Claire Grignon a avoué que son père avait alors donné cette réponse pour ne pas blesser les membres de la famille du vrai et unique modèle de Séraphin, dont plusieurs étaient alors encore vivants. Comme ces gens étaient maintenant tous décédés, elle révélait que l'avare de Saint-Adèle, qui avait vécu au tournant du XXe siècle, se nommait Israël Bélair et que son épouse, devenue la Donalda du roman, était décédée un an après son mariage. Quoi de plus intéressant pour nous que de chercher dans les registres de Sainte-Adèle pour en connaître plus sur ces personnages!

Il existe bien un Israël Bélair dans les registres des Laurentides, fils de Moïse Janvry dit Bélair et de Martine Guestier. Le 15 janvier 1895, il épouse à Sainte-Adèle Bernadette Desjardins, fille d'Israël et de Philomène Lapointe. S'agit-il de notre Séraphin? Pouvons-nous vérifier le fait que rapporte madame Grignon, selon lequel son père avait transcrit tel quel dans son roman le fait que le personnage de Donalda décédait à peine plus d'un an après son mariage? Examinons les registres paroissiaux de Sainte-Adèle.

Bernadette Desjardins, épouse d'Israël Bélair, décède le 11 juin 1896 et est inhumée le 15, à l'âge de 19 ans et 8 mois. Il y avait à peine un an et cinq mois qu'elle était mariée. Voilà donc, de toute évidence, notre Donalda!

Nous pouvons aussi en savoir un peu plus sur les circonstances entourant son décès. Le 5 juin, Bernadette avait donné naissance à un enfant qui est décédé le jour même. À une époque où l'hygiène n'était pas celle d'aujourd'hui et dans un territoire de colonisation, où le médecin n'était pas toujours sur place, il n'était pas rare que ni l'enfant ni la mère ne survivent à un accouchement.

Il faudrait fouiller plus à fond l'histoire de Sainte-Adèle pour trouver des ressemblances avec les autres personnages du roman original et aussi avec ceux ajoutés par Grignon dans les émissions télévisées des années 60. Qui était, par exemple, la châtelaine à l'accent anglais? Existait-elle vraiement? En fouillant les recensements du canton d'Abercrombie, on trouve que James Porteous, greffier de la Chambre des Communes, habitait la paroisse de Sainte-Adèle dès la fin des années 1850. Que faisait là-bas un homme de son rang, au milieu des misérables colons cultivant des terres de roches? S'était-il construit une grande demeure qui serait devenue "le château"? Peut-être que des recherches plus poussées nous le diront!

J'aimerais bien pouvoir interroger ces vieux habitants du Sainte-Adèle de mon enfance, dont je revoie la silhouette sombre autour du feu de la forge de la rue Valiquette. Malheureusement, ces anciens adélois sont aujourd'hui tous disparus, tout comme d'ailleurs la vieille forge!