Les Lacasse entre Saint-Eustache
et Bâton-Rouge

par Marc-Gabriel Vallières
Article publié dans La Feuille de Chêne, juin 2018, pages 4-6.

Nous sommes le 16 février 1795. En l'église de Saint-Eustache, Jean-Baptiste Lacasse de la paroisse de Sainte-Rose vient d'épouser Marie-Louise Monet dit Boismenu dont les parents, Jean-Baptiste et Marie-Élizabeth Aubin habitent la côte des Anges à Saint-Eustache, côte qui fait aujourd'hui partie de Saint-Augustin de Mirabel. Ce que le couple ne sait évidemment pas encore c'est que soixante sept ans plus tard, deux de leurs petits-fils, les frères François-Xavier alias Félix et Charles-Borommée Lacasse vont combattre l'un contre l'autre durant la Guerre de sécession américaine et s'affronter à la bataille de Bâton-Rouge, l'un engagé dans l'armée de l'Union (les Nordistes) et l'autre dans l'armée des Confédérés (les Sudistes). Aujourd'hui presqu'oublié, ce destin singulier des Lacasse vaut la peine d'être raconté.

De Saint-Eustache à la Petite-Nation

Un peu plus d'un mois avant la cérémonie, soit le 8 janvier 1795, Jean-Baptiste Lacasse et Louise Monet ont passé un contrat de mariage devant le notaire Pierre-Rémy Gagnier au village de Saint-Eustache1. Par ce contrat Pierre Lacasse, père du marié, donne aux époux une terre à Saint-Eustache, dans la côte des Anges. On se souvient que ce n'est qu'en 1840 que cette côte sera détachée de Saint-Eustache pour être rattachée à la nouvelle paroisse de Saint-Augustin.

Le couple a au moins treize enfants entre 1795 et 1820, dont la moitié ne survit pas plus d'une année. Le cadet, François-Xavier, est baptisé à Saint-Eustache le 6 juillet 1820.

François-Xavier quitte éventuellement la région de Saint-Eustache. Il épouse Marie-Adélaïde Alarie à Saint-Jérôme le 5 octobre 1841 et s'établit à la Petite-Nation, dans la paroisse de Notre-Dame-de-Bonsecours que le seigneur du lieu, Louis-Joseph Papineau, nomme Montebello. Le couple a plusieurs enfants dont François-Xavier en 1843, qui utilise toute sa vie l'alias de Félix, Charles-Borommée en 1845 et, en 1846, Joseph2. François-Xavier père est un cageux. C'est-à-dire qu'il travaille sur les «cages», des billots attachés qui descendent la rivière des Outaouais et le fleuve Saint-Laurent pour alimenter les scieries ou pour être exportés vers l'Angleterre. En 1849, il y perd la vie en se noyant dans la rivière des Prairies.


Des cageux devant l'église d'Oka en 1838
(gravure de W.H. Bartlett, collection MGV)

Les frères ennemis

Au décès de leur père, les deux frères Félix et Charles-Borommée Lacasse ont respectivement six et quatre ans. L'histoire du plus jeune, Charles-Borommée, a été racontée en 1990 par son arrière-petit-neveu Cyprien(3).

Charles-Borommée est d'abord recueilli par une famille de Sainte-Adèle, Basile Boileau et Victoire Grignon(4). Lorsqu'il atteint 17 ans, soit vers 1862, il s'exile pour aller travailler dans les mines du lac Supérieur, au Wisconsin ou au Minnesota. Comme la Guerre de sécession fait alors rage entre les états du Nord et du Sud, chacun des états se joint progressivement à l'un des deux camps et forme des bataillons qui sont envoyés dans les zones d'hostilité. Charles-Borommée s'engage rapidement dans un des régiments unionistes (l'armée Nordiste) puisqu'au mois d'août 1862, on le retrouve à la bataille de Bâton-Rouge en Louisiane.

Les allées et venues de son frère Félix nous sont moins bien connues. De deux ans plus âgé que Charles-Borommée, il avait probablement émigré lui aussi aux États-Unis car il s'engage également dans le même conflit en 1862. Tout ce qu'on sait de lui à cette époque est qu'il s'est joint à l'armée Sudiste qui va l'envoyer en Louisiane où il va devoir participer à la même bataille que son frère mais du côté opposé!


À gauche, Félix Lacasse, à droite, son frère Charles-Borommée vers 1910
(photo collection Société d'histoire de Ste-Marguerite et Estérel)

Résumons en quelques mots l'histoire de ce conflit. Vers 1860, les états du Nord-Est des États-Unis sont fortement industrialisés. Leur économie ne repose pas, comme dans les états agricoles du Sud, sur la main- d'oeuvre abondante et peu coûteuse que constituent les esclaves noirs. Les élus du Nord qui contrôlent le Congrès voient donc d'un bon oeil les idées libérales venues d'Europe qui considèrent l'esclavage comme une dépravation humaine qui doit être abolie. Afin de conserver l'esclavage, les états du Sud décident en 1861 de se séparer de ceux du Nord et de former les États Confédérés d'Amérique. Une guerre civile s'en suit qui va durer cinq ans avant que le Sud ne fasse reddition en 1865 à Appomattox, en Virginie.

Au moment où les deux frères Lacasse se retrouvent dans ce conflit, en 1862, les hostilités embrasent toute la côte Est, de la Virginie jusqu'au golfe du Mexique. L'armée Nordiste tente de pousser les Confédérés hors de la Louisiane et vient de réussir, en venant de la mer, à leur faire abandonner la Nouvelle-Orléans, puis Bâton-Rouge. Les Confédérés, retranchés à l'Est de cette dernière, aimeraient bien reprendre la ville. Sous les ordres du major général Breckinridge, l'armée sudiste donne l'assaut de Bâton-Rouge le 5 août mais, incapable d'avancer, elle doit rebrousser chemin, laissant la victoire aux Nordistes. La ville est cependant détruite en grande partie.


Les ruines de Bâton-Rouge après la bataille
(The Photographic History of The Civil War, vol. 2, New York, 1911, p. 141)

Le régiment Nordiste dont fait partie Charles-Borommée Lacasse fait 24 prisonniers. Parmi ceux-ci, Charles reconnaît son frère Félix. La suite des événements pour les deux Lacasse nous est inconnue. Tout ce que nous savons est qu'un peu plus d'un an plus tard, le 29 décembre 1863, les deux frères sont réformés le même jour par leurs armées respectives. Ils regagnent le Canada en 1864.

Charles-Borommée retourne à Sainte-Adèle chez les Boileau qui l'avaient hébergé dans son enfance. Il devient bûcheron, travaillant aux chantiers l'hiver et à la drave au printemps. On le surnomme «le meilleur bûcheur des Cantons du Nord». En 1865, il rencontre Justine Bourguignon, fille de Jean-Baptiste et d'Agnès Chartrand de Sainte-Agathe-des-Monts. Ils s'épousent dans la nouvelle église de Sainte-Agathe le 14 octobre 1867. Ils s'établissent à Sainte-Adèle, puis à Saint-Jérôme et, en 1877 à La Conception au pays des chantiers. En 1882, ils déménagent à Montréal où Charles devient policier, emploi qu'il conserve jusqu'à sa retraite en 1906. Il rejoint ensuite son frère à Sainte-Marguerite où il décède le 9 janvier 1913 à l'âge de 67 ans. Charles-Borommée Lacasse et Justine Bourguignon ont eu 10 enfants. Celle-ci meurt centenaire à Montréal5 en novembre 1945.

Félix Lacasse, quant à lui, est venu habiter chez leur autre frère Wilfrid lors de son retour des États-Unis. Wilfrid était boucher au village de Sainte-Adèle mais il est venu s'établir à Sainte-Marguerite, y entraînant son frère. Félix devient alors forgeron au village de Sainte-Marguerite. Il épouse Léocadie Jolicoeur dit Lachaîne, fille de Moïse et de Christine Desormeaux à Sainte-Agathe le 30 septembre 1867, deux semaines avant les noces de son frère Charles. La maison du couple existe toujours au 147 du chemin Masson à Sainte-Marguerite, tout juste au Nord de l'église.

François-Xavier, alias Félix Lacasse, décède à Sainte-Marguerite le 14 août 1930 à l'âge de 86 ans. Avec Léocadie Jolicoeur, il a eu au moins 10 enfants. L'un d'eux, nommé François-Xavier comme son grand-père et son père, né le 2 septembre 1869, devient boucher comme son oncle Wilfrid. Il sera conseiller municipal et maire de Sainte-Marguerite pendant vingt ans, en plus de servir comme maître chantre attitré de sa paroisse.


La maison de Félix Lacasse au 147, chemin Masson à Sainte-Marguerite
(photo MGV, 2004)

Nous avons tendance à croire que nos ancêtres qui ont été impliqués dans des conflits armés ne l'ont été que lorsque cela se produisait dans notre pays, comme à Saint-Eustache en 1837 ou au Nord-Ouest en 1885, ou lorsque notre propre gouvernement était impliqué dans un conflit plus large, comme en Europe en 1914-18 et en 1939-45 ou en Corée en 1950-53. Nous devrions cependant nous souvenir que les Québécois ont toujours été de grands voyageurs et que nombre d'entre eux ont parfois participé à des événements survenus très loin de leur paroisse...

Quelques réflexions d'après-coup...

Cet article a été écrit il y a quelques mois. Après l'avoir envoyé à La Feuille de chêne pour publication, certains doutes me sont venus à l'esprit et je crois qu'il faudrait revalider certaines informations.

Tout d'abord, le fait que les deux frères se soient retrouvés engagés dans des bataillons opposés lors de la même bataille ne sont pas basés sur des sources documentaires irréfutables mais bien simplement sur la tradition orale véhiculée dans la famille.

Deuxièmement, l'année 1862 me semble bien remplie. Ayant atteint ses dix-sept ans, Charles-Borommée Lacasse quitte pour le Mid-West et, la même année se retrouverait engagé dans l'armée et participerait à une bataille à l'autre bout du continent dès le mois d'août? Il n'y avait pas de TGV en 1862...

Enfin, lorsqu'on consulte les archives conservées à Washington pour les deux armées, celle de l'Union comme celle des Confédérés, on se rend compte qu'il y a plusieurs Lacasse mais ce sont des résidents de la Louisiane, donc probablement des descendants des déportés d'Acadie. Et aucun d'eux n'a les mêmes prénoms que nos deux frères...

Je vous suggère donc de prendre toutes les informations relatives aux exploits militaires de nos deux compères comme étant des hypothèses en attente de confirmation.

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(1) Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), greffe Pierre-Rémy Gagnier, CN606,S11, minute 1288, 8 janvier 1795.
(2) Le dates exactes de naissance pour Félix et Charles-Borommée nous sont inconnues car le registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse Notre-Dame-de-Bonsecours de Montebello est manquant pour les années 1843 à 1845.
(3) Tison, André, «Les frères Lacasse», dans Les Cahiers d'histoire des Pays-d'en-Haut, no 47, septembre 1990, pages 35-37.
(4) Dans l'article de Tison, Basile Boileau est identifié à tort comme étant un François Boileau.
(5) -, «Centenaire décédée», dans La Presse, 30 novembre 1945, page 10.