Le curé Labelle manipulé?
mars 2015
L'image du curé Antoine Labelle que véhicule la tradition populaire ne correspond pas vraiment à la réalité. Elle en est même peut-être très éloignée. Le personnage joué jadis par le comédien Paul Desmarteaux nous était dépeint dans la série télévisée Les belles histoires des Pays-d'en-Haut comme un sage vieillard, réfléchi et posé, même si parfois prêt à élever la voix. Mais dans les faits, il aurait été plus proche du jeune impétueux qui peine à contenir ses émois. N'oublions pas que lorsque le chemin de fer est inauguré à Saint-Jérôme en 1876, Labelle n'a que 43 ans et quand il décède à Québec à l'âge de 58 ans, il n'est qu'à l'aube de la vieillesse.
Laissons quand même aux créateurs d'oeuvres littéraires et cinématographiques la liberté de choisir les traits de caractère qu'ils désirent pour leurs personnages. Là où il faudrait faire cependant plus attention, c'est dans la place réelle du personnage dans l'histoire, que le roman peut aider à forger auprès de ceux qui n'iraient pas nécessairement aux sources historiographiques pour se faire une tête. Le rôle de Labelle comme principal acteur de l'arrivée du chemin de fer dans les Cantons du Nord nous intéresse dans ce contexte.
Tel que présenté par Grignon, Labelle nous apparaît comme le grand maître d'oeuvre du chemin de fer – le seul! – dans le but de promouvoir la colonisation, la conquête du territoire et, bien sûr, le prosélytisme catholique. Le chemin de fer acquiert alors un rôle essentiellement humanitaire! Mais le développement du chemin de fer dans la deuxième moitié du XIXe siècle est tout sauf humanitaire. Il s'agit d'un projet capitaliste, essentiellement basé sur l'appat du gain par des promoteurs qui désirent tirer partie des généreuses subventions gouvernementales et profiter du peuple en lui faisant miroiter le développement économique de son patelin. Pourquoi en irait-il différemment pour le Train du Nord? Se pourrait-il que d'autres aient pu tirer des ficelles pour faire avancer un projet dont le but réel et caché n'était pas celui qu'on laissait croire?
La lecture de la correspondance entre les différents intervenants, conservée à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (fonds P774) nous permet de mieux mettre en contexte les actions du curé. De consultation peu aisée – les lettres sont classées par destinataire et non chronologiquement, ce qui empêche de suivre facilement les conversations – on y décèle en filigrane le rôle réel, malgré tout très actif, du curé Labelle. Les véritables promoteurs sont, dès la genèse du projet en 1869, des financiers et des politiciens. Au premier plan Hugh Allan, aussi promoteur du Canadien Pacifique et qui reste impliqué jusqu'au «scandale du Pacifique» en 1872-73, Édouard Lefebvre de Bellefeuille, curieux personnage de Saint-Eustache qui tente sa chance dans la finance avant de s'investir dans les zouaves pontificaux, l'ingénieur Charles Legge, qui conçoit en même temps la ligne reliant Montréal et Hull et l'arpenteur Godefroy Laviolette, de Saint-Jérôme. Ce dernier prend cependant ses distances du projet quand les Prévost, organisateurs libéraux du comté de Terrebonne, tentent de le détourner à des fins partisanes.
Et le curé Labelle dans tout ça? On l'utilise pour les relations publiques! C'est lui qu'on encourage – sa verve est proverbiale! – à aller convaincre les conseils municipaux de toutes les localités où passera le chemin de fer à investir les fonds publics dans le projet. Ou même pour tenter de contrer les projets concurrents. On veut par exemple minimiser les efforts de Sainte-Anne-des-Plaines, Sainte-Sophie et New Glasgow qui privilégieraient une voie plus à l'Est. Au passage, on flatte l'ego du bon curé, on lui dit qu'il est l'âme du projet, qu'il est indispensable, et on joue du violon...
Antoine Labelle était-il exclusivement manipulé? Ou, conscient des jeux de coulisses, se servait-il de tous ces gens et devenait-il un peu lui-même manipulateur? Qu'importe. Le train s'est rendu à Saint-Jérôme en 1876, les promoteurs se sont enrichis – malgré les déboires du Québec, Montréal, Ottawa & Occidental et du Chemin de fer de la Rive Nord – et le bon peuple a tout payé!
- Marc-Gabriel Vallières
